Quand la scottish bouscule les codes de la danse classique, un simple changement de main renverse les rôles.
Un danseur choisit l'abandon en devenant suiveur, découvrant dans le sillage d'Alice la force poétique d'une écoute absolue.

 

La géométrie

Au bal de La Cigale Ephémère, ce samedi soir, le parquet résonne au rythme de la scottish. Autour de nous, le monde tourne, et entre ma cavalière et moi, c'est une question de géométrie et d'élan. Alice possède la rigueur et la grâce héritées de la danse classique , elle connaît le mouvement, sa structure, sa verticalité. Je guide, je dessine les trajectoires, elle y répond avec fluidité comme une conversation muette, classique, attendue. Le jeu s'installe entre nous. Nos sourires et la vivacité de nos pas expriment le plaisir simple de cette complicité partagée, une joie légère qui ne demande qu'à déborder.

Le basculement

Puis soudain , l'impulsion d'aller au-delà du convenu se dessine. Tout en restant dans le tempo, je lui glisse ces quelques mots : « On peut faire quelque chose de nouveau ? ». Un instant de surprise passe dans son regard. Elle accepte d'un « oui » hésitant. C'est là que la structure bascule. Sans rompre le contact, j’inverse la position de nos mains. « C'est toi qui me guides ». Son sourire s'éclaire, immédiat, complice. Je ne dirige plus, je m'en remets à elle. Par ce simple glissement de paumes, nous inversons les rôles. Elle prend les rênes.

La résistance

Mais l'abandon ne se s’effectue pas si facilement. Aussitôt, mes réflexes de meneur se rebellent : mes muscles résistent, cherchant inconsciemment à garder le contrôle. Mes mouvements deviennent gauches, presque maladroits. Mes bras, soudainement privés de leurs repères habituels, se figent dans cette posture inversée et inconfortable, cherchant une place dans ce nouvel espace.

L'abandon

Alors, pour inviter le changement, je ferme les yeux. Je décide de m'effacer pour habiter pleinement l'abandon qu'elle me propose. Le monde extérieur disparaît dans le silence des émotions. Je ne suis plus celui qui dirige, petit à petit, je deviens le sillage de son mouvement.

L'écoute

Chaque impulsion de ses mains, chaque inflexion de son buste, chaque nuance de son élan devient mon unique boussole. C'est une vulnérabilité totale, mais habitée d'une paix profonde. Je n'anticipe rien, je suis à l'écoute, je suis le prolongement de son intention. Dans cet instant suspendu, je savoure le privilège rare de ne pas avoir à ouvrir les yeux pour surveiller la trajectoire. Je peux me laisser porter, confiant, m’offrant tout entier à sa danse.

Le plasir

Dans ce renversement, la liberté n'est plus dans le choix de la direction, mais dans la pureté de l'abandon à ses signes. En goûtant à ce rôle de suiveur, je découvre un plaisir insoupçonné, celle d'ouvrir un espace où l'autre s'exprime librement, savourant cette nouvelle écoute, pure, dans laquelle le mouvement de l'autre devient ma plus belle sensibilité.

Merci Alice.

Hervé S.


Quelques réactions

Chrsitine R.
Magnifique texte dans lequel les émotions sont rendues dans chaque phrase, dans chaque détail. Comme pour d’autres textes, c’est encore le rythme de la danse qui guide et façonne celui de l’écriture.

Illustration de Sophie Doco
www.instagram.com/sophie.doco
www.etsy.com/fr/shop/SophieDoco

Baptiste, organisateur les bals de la cigale
Derrière les mots souvent débattus de « suivre » et « guider » se cache une échelle pleine de nuances de répartition des initiatives en danse.

On trouve souvent une répartition absolue en danse de couple : une personne qui mène les déplacements, l’interprétation de la musique, l’amplitude, le chaloupage, et autres éléments inconscients présents dans la danse. La personne qui mène tirera alors son plaisir dans l’expression d’une danse entière, cohérente, proposant à son partenaire de découvrir son interprétation personnelle de la musique et de la danse. Partenaire qui trouvera son plaisir, lui, en cherchant à épouser le plus fidèlement possible cette vision, et, se plongeant dans un délicieux état d’écoute intense et instinctive, proche de la transe.

Si je répète souvent qu’il est impossible de savoir bien mener sans développer une écoute de son partenaire que l’on développe en suivant, il est tout aussi intéressant de creuser les autres répartitions de ces rôles. On peut avoir une personne qui gère les déplacements, pendant que l’autre ajoute sa touche sur le déhanché, on peut prendre la verticalité d’un danseur et l’amplitude de l’autre… Ça pousse les deux personnes à construire leur danse en commun, dans l’échange et la connexion, et qui ne peut exister qu’a cet instant, avec ce mélange précis de ces deux influences.
Et pour moi, le graal ultime de la connexion en danse de couple, c’est justement l’opposé de la dichotomie meneur suiveur : le coguidage. Coguidage qui présente également plusieurs formes, mais si il est parfaitement réparti, chaque mouvement impulsé par l’un peut être repris et personnalisé par l’autre, qui le lui renvoie pour qu’il joue à son tour avec… Un jour je ferai un atelier là-dessus !

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